Il
existe déjà la puce des neiges, la puce des glaciers,
mais il existe aussi le ver de glaciers, à découvrir
plutôt en Amérique du Nord.
Les glaciers
sont probablement les écosystèmes les moins explorés
du point de vue biologique. Mais ils renferment 75% des réserves
d’eau douce de la planète et couvrent encore aujourd’hui
10% de la surface des terres immergées. En dehors de quelques
espèces de bactéries et d’algues spécialisées,
il est à première vue difficile d’imaginer
que des animaux puissent survivre dans de telles conditions dites
« extrêmes ».
Or il existe une et selon toute probabilité deux espèces
de vers, appelés vers des glaciers que l’on peut
trouver sur les glaciers du Mont Rainier dans l’état
de Washington ou dans la région du Mont St Elias en Alaska.
A ce jour, de telles espèces n’ont pas été
découvertes ailleurs au monde. Vous allez vous demander
pourquoi j’en parle alors qu’il s’agit d’espèces
assez exotiques et qui ne nous concernent pas vraiment. Il y a
une raison tout à fait intéressante qui relie ces
vers à la Suisse. En effet, la première description
originale qui date de 1898 a été faite par Carlo
Emery. Né en 1848 à Naples, mais de parents vaudois,
naturalisés italiens il fut un ami très cher d’Auguste
Forel, né la même année à Morges et
comme lui passionné de petites bêtes, notamment de
fourmis. Ses parents ayant décidé de migrer en Italie,
Carlo Emery y étudia la zoologie et devint professeur de
zoologie à l’Université de Bologne. A peine
moins spécialisé qu’Auguste Forel, il décrivit
de nombreuses espèces animales notamment ces fameux vers
des glaciers récoltés au cours d’une expédition
par des glaciologues ainsi que quelques 1057 espèces de
fourmis ! C’est ainsi que ces vers des glaciers furent décrits
sous le nom de Melanenchytraeus solifigus. Ils appartiennent au
phylum des Annélides (littéralement vers annelés)
et à la classe des Oligochètes parmi lesquels on
trouve notamment les lombrics ou vers de terre. D’ailleurs
du point de vue morphologique, ils partagent plusieurs caractéristiques
avec le ver de terre.
Dans un travail récent de Paula Hartzell et ses collaborateurs
et publié dans le Journal canadien de zoologie, on apprend
que cette espèce a une distribution qui s’étend
sur plus de 2500 km le long de la côte Pacifique, du centre–sud
de l’Alaska au centre de l’Oregon. La plupart des
populations se retrouvent sur des glaciers d’altitude relativement
basse, mais parfois avec des distances considérables entre
ces différentes populations. Une telle distribution est
assez étonnante compte tenu du fait que les vers ne sont
pas connus pour être de grands marcheurs. Il est suggéré
que le vent ou certains oiseaux pourraient intervenir dans la
distribution de ces vers. D’autre part les chercheurs ont
mis en évidence l’existence de deux populations génétiquement
distinctes, l’une du côté de l’Alaska
et l’autre du côté des états de Washington
et de l’Oregon. Ces vers mesurent entre 1 et 1.5 cm de long
et l’on pense qu’ils se nourrissent d’algues
congelées et d’autres débris organiques trouvés
dans et sur la glace et la neige. Ces petits vers sont très
pigmentés, ce que l’on considère comme une
adaptation au niveau élevé des radiations dans un
tel environnement. Mis à part cela, ils ne présentent
à première vue pas d’autres adaptations à
cet environnement plutôt extrême. Si certains vers
accumulent des sucres pour résister à la congélation,
ces vers des glaciers ne semblent pas utiliser ce mécanisme.
On a découvert récemment qu’ils possédaient
des concentrations très élevées en adénylates
(substances intervenant dans différents aspects du métabolisme)
et que l’on pense que ce serait grâce à ces
substances qu’ils pourraient résister au froid en
ayant un métabolisme très élevé. Néanmoins
on ignore encore bien des aspects de leur biologie et écologie.