Les vers des glaciers (05.02.06)
 

Il existe déjà la puce des neiges, la puce des glaciers, mais il existe aussi le ver de glaciers, à découvrir plutôt en Amérique du Nord.

Les glaciers sont probablement les écosystèmes les moins explorés du point de vue biologique. Mais ils renferment 75% des réserves d’eau douce de la planète et couvrent encore aujourd’hui 10% de la surface des terres immergées. En dehors de quelques espèces de bactéries et d’algues spécialisées, il est à première vue difficile d’imaginer que des animaux puissent survivre dans de telles conditions dites « extrêmes ».

Or il existe une et selon toute probabilité deux espèces de vers, appelés vers des glaciers que l’on peut trouver sur les glaciers du Mont Rainier dans l’état de Washington ou dans la région du Mont St Elias en Alaska. A ce jour, de telles espèces n’ont pas été découvertes ailleurs au monde. Vous allez vous demander pourquoi j’en parle alors qu’il s’agit d’espèces assez exotiques et qui ne nous concernent pas vraiment. Il y a une raison tout à fait intéressante qui relie ces vers à la Suisse. En effet, la première description originale qui date de 1898 a été faite par Carlo Emery. Né en 1848 à Naples, mais de parents vaudois, naturalisés italiens il fut un ami très cher d’Auguste Forel, né la même année à Morges et comme lui passionné de petites bêtes, notamment de fourmis. Ses parents ayant décidé de migrer en Italie, Carlo Emery y étudia la zoologie et devint professeur de zoologie à l’Université de Bologne. A peine moins spécialisé qu’Auguste Forel, il décrivit de nombreuses espèces animales notamment ces fameux vers des glaciers récoltés au cours d’une expédition par des glaciologues ainsi que quelques 1057 espèces de fourmis ! C’est ainsi que ces vers des glaciers furent décrits sous le nom de Melanenchytraeus solifigus. Ils appartiennent au phylum des Annélides (littéralement vers annelés) et à la classe des Oligochètes parmi lesquels on trouve notamment les lombrics ou vers de terre. D’ailleurs du point de vue morphologique, ils partagent plusieurs caractéristiques avec le ver de terre.

Dans un travail récent de Paula Hartzell et ses collaborateurs et publié dans le Journal canadien de zoologie, on apprend que cette espèce a une distribution qui s’étend sur plus de 2500 km le long de la côte Pacifique, du centre–sud de l’Alaska au centre de l’Oregon. La plupart des populations se retrouvent sur des glaciers d’altitude relativement basse, mais parfois avec des distances considérables entre ces différentes populations. Une telle distribution est assez étonnante compte tenu du fait que les vers ne sont pas connus pour être de grands marcheurs. Il est suggéré que le vent ou certains oiseaux pourraient intervenir dans la distribution de ces vers. D’autre part les chercheurs ont mis en évidence l’existence de deux populations génétiquement distinctes, l’une du côté de l’Alaska et l’autre du côté des états de Washington et de l’Oregon. Ces vers mesurent entre 1 et 1.5 cm de long et l’on pense qu’ils se nourrissent d’algues congelées et d’autres débris organiques trouvés dans et sur la glace et la neige. Ces petits vers sont très pigmentés, ce que l’on considère comme une adaptation au niveau élevé des radiations dans un tel environnement. Mis à part cela, ils ne présentent à première vue pas d’autres adaptations à cet environnement plutôt extrême. Si certains vers accumulent des sucres pour résister à la congélation, ces vers des glaciers ne semblent pas utiliser ce mécanisme. On a découvert récemment qu’ils possédaient des concentrations très élevées en adénylates (substances intervenant dans différents aspects du métabolisme) et que l’on pense que ce serait grâce à ces substances qu’ils pourraient résister au froid en ayant un métabolisme très élevé. Néanmoins on ignore encore bien des aspects de leur biologie et écologie.

 

une rubrique publiée par

  Musée cantonal de zoologie
Le 14.02.2006

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