Un
chercheur suisse travaillant en Afrique du Sud en collaboration
avec une équipe internationale vient de montrer que les
grands requins blancs sont capables de migrer entre deux continents
et de parcourir plus de 20'000 km sous les océans !
Ecrit avec
la collaboration de Michael C. Scholl (White Shark Trust)
Si vous êtes
déjà venu au Musée cantonal de zoologie à
Lausanne, vous ne serez pas resté indifférent au
Grand requin blanc pêché le 13 octobre 1956 au large
de Sète en mer Méditerranée. Ce spécimen
de près de 6 m de longueur (5.89 m), devant peser à
sa sortie de l’eau environ 2 tonnes, possédait dans
son estomac 2 dauphins de 1.80 de longueur chacun. C’est
actuellement le plus grand spécimen de cette espèce
directement moulé à partir d’un individu entier.
Mis à
l’honneur lors de la récente nuit des Musées,
cette espèce est aussi le thème favori de Michael
C. Scholl, l’un des rares spécialistes mondiaux du
Grand requin blanc. Suisse d’origine, mais passionné
de plongée et de requins, Michael, après des études
à l’Université de Lausanne, terminées
à Aberdeen, a poursuivi ses recherches depuis 1997 en Afrique
du Sud. Depuis cette époque il a identifié plus
de 1000 spécimens sur les côtes d’Afrique du
Sud, dont 30% ont été revus au moins une fois sur
des périodes dépassant une année. Mais l’une
des questions majeures était de savoir où se déplacent
ces animaux lorsqu’ils ne sont pas visibles dans les eaux
peu profondes à proximité de l’île de
Dyer. Pour apporter des éléments de réponse,
une première recherche a été menée
en collaboration avec un groupe de scientifiques pour analyser
l’ADN de spécimens d’Afrique du Sud, d’Australie
et de Nouvelle-Zélande. Les premiers résultats semblaient
montrer que les mâles migraient beaucoup, alors que les
femelles restaient plus attachées à une zone. Ce
type de comportement où l’un des sexes disperse plus
que l’autre se rapporte plus à des mammifères
marins comme les baleines et les dauphins qu’à des
poissons. Mais une autre série de résultat publiés
la semaine passée dans la prestigieuse revue américaine
Science va bouleverser tout ce que l’on pensait sur cette
espèce.
Une femelle
de 3.80 m a été marquée à l’aide
d’un émetteur satellite le 7 novembre 2003 au large
de Gansbaai, proche de la fameuse île de Dyer, au niveau
du cap occidental de l’Afrique du Sud. Cet émetteur
est d’un type bien particulier puisqu’il enregistre
ses données pendant plusieurs mois puis se détache
de l’individu et revient en surface. A ce moment les données
qu’il a accumulées sont transmises par satellite
et recueillies par les chercheurs. Il s’agit notamment de
la température, de la profondeur et de la luminosité.
Cette dernière mesure permet d’estimer l’heure
du lever du jour et du coucher du soleil et d’avoir une
estimation de la position de l’animal sur notre planète.
Bien que ceci n’ait pas la précision d’un GPS,
cela donne tout de même une bonne indication. Donc, après
99 jours, le satellite s’est détaché à
37 km au sud du Golf de Exmouth en Australie occidentale. Ainsi
en trois mois cette femelle avait parcouru environ 11'000 km à
une vitesse de croisière de 4.7 km/h, ce qui la rapproche
des performances du thon connu pour ses déplacements rapides
et soutenus. Mais attention le plus extraordinaire est que, six
mois plus tard, le 20 août 2004, ce requin connu de Michael
depuis plusieurs années est réapparu dans les eaux
africaines au même endroit où il avait été
marqué l’année précédente. La
reconnaissance de ce requin a été faite grâce
à la méthode d'identification photographique développée
par Michael depuis 1997 pour pouvoir reconnaître tous les
spécimens de Grand requin blanc qu’il rencontre.
Il s’agit donc d’une première migration transocéanique
avec retour, soit un voyage de quelque 22'000 km ! (à
suivre)